Une demande qui ne s’effondre pas… mais qui ne court plus
Les chiffres de l’OPEP ne mentent pas : en 2025, le monde consommera environ 105,1 millions de barils de pétrole par jour. En 2026, on atteindra les 106,5. Cela semble beaucoup — et c’est le cas. Mais ce n’est plus la course effrénée d’il y a cinq ans.
En 2021, la croissance annuelle dépassait les 5 millions de barils par jour. Aujourd’hui, elle se contente de 1,3 million. Un rythme presque timide. Et ce n’est pas un accident.
« On ne voit plus les gens acheter des voitures comme avant », me confie Jean-Luc Moreau, analyste énergie chez Energiq à Paris. « Même en Inde ou en Indonésie, où la classe moyenne explose, les jeunes préfèrent les scooters électriques ou les transports en commun. Le pétrole est devenu un luxe, pas une nécessité. »
Les pays développés, eux, sont presque à saturation. La demande aux États-Unis et en Europe stagne autour de 46 millions de barils par jour. Rien ne bouge. Pas de crise, pas de boom — juste une stabilité presque morne.
L’Amérique, le nouveau roi du pétrole (et il ne demande pas la permission)
Si l’OPEP surveille ses quotas comme un gardien de trésor, les États-Unis, eux, n’en ont cure.
En 2025, la production américaine devrait frôler les 22,1 millions de barils par jour — un record historique. Et ce n’est pas grâce à Exxon ou Chevron. C’est grâce à des centaines de petites entreprises du Texas, du Dakota du Nord, du Pennsylvanie, qui forent, fracturent, et vendent à prix cassé.
Même si les majors annoncent une légère baisse au dernier trimestre 2025 — pour des raisons techniques ou de maintenance — le rythme de production reste insoutenable pour l’OPEP.
« Ils produisent comme s’il n’y avait pas demain », dit un ancien responsable de l’OPEP, sous couvert d’anonymat. « Et ils ont raison. Parce que le marché les soutient. »
Le Brésil et l’Argentine suivent la même trajectoire. Des découvertes récentes en eaux profondes, des investissements chinois et américains, et une volonté politique de réduire la dépendance énergétique. L’Amérique latine n’est plus un simple fournisseur. Elle devient un concurrent.
L’OPEP+, entre accords et désobéissances
Là où les États-Unis font ce qu’ils veulent, l’OPEP+ peine à tenir ses engagements.
En octobre, malgré un accord pour augmenter légèrement la production, le groupe a réduit sa sortie de 73 000 barils par jour. Pourquoi ? Parce que le Kazakhstan a plongé de 155 000 barils — non pas par volonté, mais parce que ses infrastructures sont à bout.
Pourtant, son champ de Tengiz, géré par Chevron, continue de produire à fond. « On ne peut pas arrêter une machine qui rapporte des milliards », m’explique un ingénieur kazakh. « On se retrouve dans une situation absurde : nous sommes sanctionnés pour avoir trop produit… alors qu’on n’a même pas le choix. »
La Russie, elle, a légèrement augmenté sa production en octobre — à 9,38 millions de barils — mais reste sous son quota. Pourquoi ? Parce que les sanctions ont coupé l’accès à certains marchés, et que les navires-citernes russes doivent faire des détours. Le pétrole est là, mais il ne peut pas toujours être vendu.
Et pourtant, le groupe a annoncé une petite hausse pour décembre… puis une pause en 2026. Une stratégie de « pause stratégique », disent les diplomates. En clair : on ne veut pas faire exploser les prix, mais on ne va pas non plus sacrifier nos revenus.
Le gaz naturel liquéfié : le vrai gagnant du siècle
Le pétrole n’est plus seul en scène.
Selon les dernières données, c’est le GPL — le gaz de pétrole liquéfié — qui affiche la plus forte croissance. Pourquoi ? Parce qu’il est utilisé dans les foyers en Asie du Sud-Est, comme substitut au charbon, et dans les usines pour produire de l’électricité.
L’essence suit, mais lentement. Le gazole, lui, stagne. Et les distillats lourds — ceux qui servent aux navires et aux centrales thermiques — reculent. Pourquoi ? Parce que les navires se mettent au gaz naturel, et que les centrales passent au solaire.
C’est là le vrai changement : ce n’est pas le pétrole qui baisse, c’est son usage. Il se transforme. Il se niche dans des niches, tandis que d’autres énergies prennent la place.
Les prix : entre 60 et 65 dollars, la nouvelle norme
Le baril de Brent flotte à 64,30 dollars. Le WTI à 60,20. Rien de spectaculaire. Mais regardez bien : depuis fin octobre, ces niveaux ne bougent plus.
Pas de crise pétrolière. Pas de boom. Juste une zone de calme.
« On est dans une phase de “stagnation ordonnée” », résume Fatima El-Hassan, économiste à l’Institut de l’énergie de Londres. « Les producteurs ne veulent pas de prix trop bas, les consommateurs non plus de prix trop hauts. Alors on s’ajuste. C’est le marché qui décide, pas les ministres. »
C’est peut-être là la plus grande révolution : l’OPEP ne contrôle plus grand-chose. Les États-Unis produisent trop. Les énergies renouvelables avancent. Les consommateurs changent. Et le pétrole ? Il continue de couler… mais plus comme avant.
Ce n’est pas la fin du pétrole. C’est la fin de son règne absolu.
On ne va pas arrêter de le consommer demain. Mais on ne va plus le voir comme la seule solution. Et c’est ça, la vraie transition. Silencieuse. Inéluctable. Et, pour certains, un peu triste.
