Allemagne : un gouvernement en crise, l’extrême droite aux portes du pouvoir

Six mois pour tout gâcher

À peine six mois après sa victoire aux législatives de février, la coalition dirigée par le chancelier Friedrich Merz donne l’impression d’être en pilotage automatique – et le moteur fume. Désaccords publics, blocages institutionnels, tensions idéologiques : chaque semaine apporte son lot de couacs, dans un climat politique de plus en plus tendu à l’approche d’une année électorale cruciale.

« Jamais en Allemagne un gouvernement n’a fait autant de mécontents en si peu de temps », assène Manfred Güllner, directeur de l’institut de sondage Forsa. Et les chiffres le confirment : la CDU/CSU, pourtant arrivée en tête avec 28,5 % des voix, stagne désormais entre 25 % et 27 %, au coude à coude avec l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui, forte de ses 20,5 %, s’est imposée comme le principal parti d’opposition. Quant au SPD, partenaire minoritaire de la coalition, il peine à dépasser les 15 % – un niveau proche de son pire score historique.

Un gouvernement qui ne gouverne plus

La coalition, censée incarner la stabilité après des années de gouvernance fragile, semble incapable de s’entendre sur l’essentiel. En mai, Merz n’a même pas obtenu la majorité au premier tour pour être élu chancelier – une première dans l’histoire de la République fédérale. Depuis, les dysfonctionnements s’enchaînent : impossibilité de nommer des juges à la Cour constitutionnelle en juillet, réforme des retraites sabotée par des députés conservateurs récalcitrants, et projet de refonte du service militaire transformé en feuilleton interminable.

Le ministre social-démocrate de la Défense a carrément rejeté en octobre l’accord conclu avec la CDU, plongeant la réforme dans l’impasse. « Conservateurs et sociaux-démocrates craignent tellement de perdre leur base qu’ils refusent tout compromis réel », explique Aiko Wagner, politologue à l’Université libre de Berlin. Résultat : un gouvernement paralysé, où chacun regarde plus son propre camp que l’intérêt national.

Le grand virage à droite… et ses limites

Face à la montée de l’AfD, Merz a choisi de jouer la carte du durcissement sur l’immigration – un thème central de la rhétorique de l’extrême droite. En octobre, il déclarait que l’immigration « était un problème dans le paysage urbain allemand », provoquant l’indignation au sein même de sa coalition. Wiebke Esdar, vice-présidente du SPD au Bundestag, a même bravé la discipline de parti pour manifester contre ces propos.

Mais ce virage à droite ne convainc ni les électeurs modérés, ni les conservateurs les plus durs, qui accusent Merz d’être « trop mou ». Pire : il divise son propre gouvernement. Le ministre des Affaires étrangères, membre de la CDU, est aujourd’hui sous le feu des critiques pour avoir émis des doutes sur les expulsions massives de Syriens – une position jugée « trop laxiste » par l’aile droite de son parti.

2026 : le point de non-retour ?

L’année prochaine sera décisive. Cinq élections régionales sont prévues, et l’AfD vise clairement à en remporter au moins deux – notamment dans l’est du pays, son fief historique. « Personne ne voit ce gouvernement rester quatre ans au pouvoir », prédit Sebastian Münzenmaier, député de l’AfD. « Après les élections de 2026, la situation deviendra très difficile à Berlin. »

Dans la rue, les avis sont partagés. Volker, 60 ans, venu de Cottbus, ne cache pas son soutien à l’extrême droite : « Ce serait une catastrophe s’il restait quatre ans au pouvoir. » Mais à Munich, Stephanie et Bernd Nebel redoutent l’inverse : « Si la coalition explose, ce serait mauvais pour l’Allemagne. »

Entre un gouvernement en panne de cohésion et une opposition prête à enfoncer le clou, l’Allemagne entre dans une période d’incertitude rare. Et pour la première fois depuis des décennies, l’extrême droite n’est plus seulement une menace – elle est en embuscade, à quelques votes près du pouvoir.

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