La Guinée-Bissau bascule dans l’incertitude après une prise de pouvoir militaire

Alors que le pays attendait les résultats d’un scrutin présidentiel tendu, les forces armées ont annoncé jeudi avoir pris le contrôle des institutions. Motif invoqué : un prétendu complot criminel mettant en péril la stabilité nationale.

Les militaires au pouvoir, les urnes en suspens

La Guinée-Bissau bascule

Jeudi après-midi à Bissau, un silence inquiétant a succédé aux coups de feu entendus près du palais présidentiel. En quelques heures, le pays s’est retrouvé sous l’autorité d’un « haut-commandement militaire », dirigé par le général Denis N’Canha. Ce dernier, jusqu’alors chargé de la sécurité rapprochée du chef de l’État, a justifié l’intervention par la découverte d’un « plan ourdi par des barons de la drogue » visant, selon lui, à renverser l’ordre constitutionnel à l’aide d’armes introduites clandestinement.

Face aux caméras, entouré d’officiers en tenue de combat, N’Canha a annoncé la suspension immédiate de toutes les opérations électorales, la fermeture totale des frontières et la mise en place d’un couvre-feu nocturne. « Nous prenons cette décision pour sauvegarder l’intégrité du pays », a-t-il déclaré, appelant la population au calme.

Un scrutin entaché de controverses

L’intervention survient dans un contexte électoral extrêmement tendu. Dimanche, les Bissau-Guinéens s’étaient rendus aux urnes pour élire leur président et leurs députés. Mais l’absence du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), principale formation d’opposition, a jeté l’opprobre sur le processus. Exclu pour un simple retard administratif, ce parti historique — au pouvoir pendant des décennies — a dénoncé une manœuvre politique visant à éliminer son candidat, Domingos Simões Pereira.

Dès mardi, les deux principaux candidats encore en lice, le président sortant Umaro Sissoco Embalo et Fernando Dias de Costa, s’étaient chacun proclamés vainqueurs. Les résultats officiels, attendus vendredi, ne seront finalement jamais publiés — du moins pour le moment.

Le président dans l’ombre

Le sort d’Umaro Sissoco Embalo reste incertain. Selon des sources proches de l’armée, il se trouve actuellement dans un bâtiment sécurisé près de l’état-major, accompagné du chef des armées et du ministre de l’Intérieur. Aucune image ni déclaration officielle n’a été diffusée depuis l’annonce du coup de force. Certains témoins évoquent une « mise en sécurité », d’autres une détention déguisée. Pour l’heure, aucune confirmation indépendante n’est possible.

Par ailleurs, le siège de la Commission nationale des élections a été pris d’assaut par des hommes armés mercredi, selon un responsable de l’institution. Les serveurs contenant les données électorales auraient été saisis.

Un pays pris au piège de son instabilité

Avec près de 40 % de sa population vivant dans la pauvreté extrême, la Guinée-Bissau est l’un des États les plus fragiles d’Afrique de l’Ouest. Depuis son indépendance en 1 adverse en 1974, elle a connu quatre coups d’État avérés et au moins une douzaine de tentatives de renversement. Son territoire, stratégiquement situé sur la route de la cocaïne venant d’Amérique du Sud, en fait une plaque tournante du narcotrafic — un fléau qui nourrit la corruption et affaiblit les institutions.

Cette nouvelle crise s’inscrit dans une tendance régionale inquiétante. Depuis 2020, le Sahel et l’Afrique de l’Ouest ont vu se succéder les prises de pouvoir militaires : Mali, Burkina Faso, Niger, Guinée… Les mêmes discours reviennent : lutte contre la corruption, insécurité, défaillance de la classe politique. Mais rares sont les cas où une transition rapide vers la démocratie a été respectée.

Et maintenant ?

À Bissau, la vie semble figée. Les marchés sont déserts, les écoles fermées, les communications sporadiques. Les habitants, habitués aux coups de théâtre politiques, observent avec résignation ce nouveau virage autoritaire.

La communauté internationale, encore silencieuse, devra bientôt réagir. La CEDEAO, déjà en crise après les putschs au Sahel, risque de perdre davantage de crédibilité si elle ne condamne pas fermement ce renversement. Quant à la population bissau-guinéenne, elle ne demande qu’une chose : un peu de stabilité, enfin.

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