RDC / Rwanda : L’accord de Trump déchiré avant d’avoir séché

Donald Trump s’est fait prendre en photo avec deux présidents africains le 4 décembre. Sourires, poignées de main, accord « historique » paraphé devant les caméras.
Cinq jours plus tard, les bombes reprenaient. Uvira tombait aux mains du M23.

J’ai couvert des dizaines d’accords de paix bidons dans ma carrière. Mais celui-là bat des records. La ministre congolaise des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, l’a dit sans détour au Conseil de sécurité de l’ONU : le Rwanda a violé l’accord le jour même de sa signature. Pas le lendemain. Le jour même.

Les Accords de Washington, signés sous l’égide du président américain, devaient mettre fin à trente ans de tensions entre Kinshasa et Kigali. Retrait des troupes rwandaises dans les 90 jours. Neutralisation des FDLR – ce groupe armé hutu que Kigali présente comme une menace existentielle. Création d’un mécanisme conjoint de surveillance. Bref, le grand jeu diplomatique habituel.

Résultat ? Plus de 200 000 personnes déplacées en une semaine. Uvira est tombée. La frontière avec le Burundi coupée. Et les États-Unis qui regardent leur « miracle africain » partir en fumée.

Une offensive préparée depuis des mois

Le M23 n’a pas improvisé. Cette prise d’Uvira était planifiée. Pendant des mois, les rebelles ont grignoté du terrain dans les plateaux, encerclant progressivement la ville. Une manœuvre classique qu’ils avaient déjà rodée en janvier dernier lors de la chute de Goma.

Drones de combat. Mortiers à guidage GPS. Artillerie lourde. L’arsenal du M23 impressionne pour un « groupe rebelle ». Parce que derrière, il y a 5 000 à 7 000 soldats rwandais, selon les derniers chiffres américains. Le représentant des États-Unis au Conseil de sécurité a été clair vendredi 13 décembre : Paul Kagame a participé directement à la planification et à l’exécution de cette guerre.

Les Forces rwandaises de défense fournissent formation, logistique, armement. Ces derniers mois, Kigali a déployé plusieurs missiles sol-air dans le Nord et le Sud-Kivu. Pour un pays qui affirme ne pas être impliqué militairement en RDC, ça fait beaucoup de matériel.

Les forces congolaises et leurs alliés burundais ? Submergées. Corruption endémique, manque d’équipement, moral au plus bas. Des centaines de soldats congolais et burundais ont fui vers le Burundi. Certains ont abandonné gilets pare-balles et casques dans les rues d’Uvira avant de traverser la frontière.

Uvira : une ville piégée

Ceux qui n’ont pas pu fuir vivent désormais l’angoisse. Pas d’argent pour payer le voyage. Routes coupées. Le Burundi a fermé sa frontière. Les dernières pirogues motorisées sur le lac Tanganyika sont parties mercredi.

J’ai été choqué d’apprendre que des habitants reçoivent des messages de menaces sur leurs téléphones. Les rebelles du M23 sont connus pour cibler fonctionnaires, activistes, défenseurs des droits humains. Fidèle, un habitant du quartier Mulongwe, raconte : « J’avais très peur, croyant qu’ils allaient considérer tout le monde comme wazalendo, qu’ils allaient tuer les gens. »

Le M23 contrôle désormais la mairie, le gouvernorat provincial, le poste-frontière avec le Burundi. Plus de 45 000 personnes ont traversé vers le Burundi en quelques jours – 40 000 Congolais, 5 500 Burundais résidant en RDC. Familles séparées, enfants perdus dans la foule. Le tableau habituel d’une catastrophe humanitaire qui démarre.

Après Goma en janvier, Bukavu en février, voilà Uvira qui tombe en décembre. Le M23 contrôle désormais trois des plus grandes villes de l’est congolais. Et cette fois, il coupe la frontière terrestre entre la RDC et le Burundi. Une manière de priver Kinshasa d’une route d’approvisionnement capitale.

L’ONU craint « un embrasement régional »

Jean-Pierre Lacroix, le chef du maintien de la paix de l’ONU, a sonné l’alarme vendredi devant le Conseil de sécurité. Il parle ouvertement d’un risque de « fragmentation » de la RDC. D’un « embrasement régional aux conséquences incalculables ».

Le Burundi est déjà entré dans la danse. Bujumbura accuse le Rwanda d’avoir bombardé son territoire près de Cibitoke, blessant deux personnes dont un enfant de 12 ans. Le ministre burundais des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, n’y va pas par quatre chemins : il réclame des sanctions immédiates contre Kigali. Gel des financements internationaux, embargo sur les armes, mesures économiques ciblées.

« La seule façon d’arrêter ce massacre, c’est d’imposer des sanctions contre le Rwanda, arrêter tout financement ou toute livraison d’armes », a-t-il déclaré. Et il ajoute que le Burundi se tient prêt à défendre ses frontières par la force si nécessaire.

Selon ma propre expérience de cette région, je peux vous dire que quand le Burundi menace d’intervenir militairement, la situation est déjà très grave. Bujumbura a déployé des milliers de soldats pour soutenir l’armée congolaise. Mais ça ne suffit manifestement pas.

Un accord mort-né ?

António Guterres, le Secrétaire général de l’ONU, s’est dit « alarmé » jeudi par l’escalade de la violence. Il a « condamné fermement » l’offensive du M23. Mais les condamnations ne valent pas grand-chose quand les bombes continuent de tomber.

Le 27 juin dernier, un premier accord de paix avait été signé entre Kinshasa et Kigali. Toujours à Washington. Toujours sous la médiation américaine. Toujours avec les mêmes promesses : respect de l’intégrité territoriale, arrêt des hostilités, neutralisation des FDLR. Aucune application concrète.

Le 19 juillet, un cessez-le-feu avait été signé à Doha entre le gouvernement congolais et le M23. Entrée en vigueur prévue le 29 juillet. Résultat ? Les combats n’ont jamais vraiment cessé.

Et maintenant, ce nouvel accord du 4 décembre, violé avant même d’avoir été imprimé. Tigere Chagutah, directeur régional pour l’Afrique australe et de l’Est chez Amnesty International, résume bien la situation : « Des mois de discussions et la signature de multiples accords à Washington et à Doha n’ont pas eu de véritable répercussion sur la vie des civils congolais. »

La guerre des ressources

Personne n’est dupe. Cette guerre ne porte pas sur les FDLR ou la sécurité du Rwanda. Elle porte sur l’or et le coltan.

L’est du Congo regorge de minerais. Or, coltan, cobalt, cuivre. Des matières premières indispensables pour nos batteries de téléphones, nos voitures électriques, nos ordinateurs. Les experts de l’ONU le répètent depuis des années : des dizaines de groupes armés – congolais et étrangers – se disputent le contrôle des sites miniers et des circuits de contrebande.

Le M23 contrôle désormais une bonne partie de ces richesses. Et derrière le M23, il y a le Rwanda. Kigali exporte chaque année pour des centaines de millions de dollars de minerais qu’il ne produit pas. L’argent file vers les capitales étrangères. Les populations de l’est congolais vivent dans la misère absolue.

Les FDLR, ce groupe armé hutu qui sert de prétexte au Rwanda pour justifier sa présence militaire en RDC, existe réellement. Il compte dans ses rangs d’anciens génocidaires de 1994. Mais il n’a jamais représenté une menace militaire sérieuse pour Kigali depuis vingt ans. C’est un épouvantail commode.

Washington coincé

Les États-Unis ont mis leur crédibilité en jeu avec cet accord. Donald Trump avait qualifié la signature du 4 décembre de « journée formidable pour l’Afrique, pour le monde et pour ces deux pays ». Cinq jours plus tard, son « miracle africain » tournait au fiasco.

Massad Boulos, conseiller de Trump pour le Moyen-Orient nommé au département d’État en mars dernier, avait pris en charge personnellement le dossier congolais. Son objectif ? Sécuriser l’accès américain aux minerais critiques du Congo en échange d’une aide à la sécurité. Félix Tshisekedi avait d’ailleurs envoyé une lettre à Trump en février proposant exactement ce deal.

Mais voilà. Le Rwanda refuse de plier. Paul Kagame sait qu’il contrôle une bonne partie du jeu. Kigali est un allié précieux pour l’Occident dans la région. Stable, prévisible, efficace. Alors les sanctions promises tardent. Les condamnations restent molles.

Le représentant américain au Conseil de sécurité a beau accuser Kagame d’être « directement impliqué » dans la guerre, Washington n’ira pas jusqu’aux sanctions économiques dures. Trop risqué. Trop compliqué.

Les civils paient

Pendant ce temps, les violations des droits humains s’accumulent. Le M23 est accusé par les experts de l’ONU d’être le premier auteur de violations du droit international et humanitaire en RDC ces derniers mois. Viols, exécutions sommaires, pillages, enlèvements.

Les Wazalendo – ces milices d’autodéfense congolaises alliées à l’armée – ne valent guère mieux. Amnesty International documente des abus des deux côtés. Mais les civils coincés entre les combattants n’ont pas le luxe de choisir leur camp.

Plus de 6 millions de personnes sont déplacées dans l’est de la RDC depuis le début du conflit. Six millions. Camps surpeuplés, manque d’eau potable, maladies, famine. L’aide humanitaire peine à passer. Les routes sont coupées. Les combats bloquent l’accès.


Alors la question se pose : combien d’accords de paix devront encore être signés et violés avant que la communauté internationale comprenne que cette guerre ne s’arrêtera pas par de belles signatures à Washington ou à Doha ? Et surtout, combien de civils devront encore payer le prix de notre complaisance envers le Rwanda, partenaire trop commode pour qu’on ose vraiment le sanctionner ?

 

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