Le bruit d’un drone bon marché ressemble à s’y méprendre à celui d’une grosse mouche. Agaçant, persistant, jusqu’à ce que le sifflement de la munition ne vienne déchirer l’air. C’est probablement ce dernier son qu’ont entendu les six soldats bangladais avant que leur base ne se transforme en brasier.
On ne parle pas ici d’un accident collatéral, mais d’une exécution sommaire en règle. Pendant que le monde a les yeux rivés sur Gaza ou l’Ukraine, le Soudan s’enfonce dans les ténèbres, et les Casques bleus ne sont plus des gardiens de la paix, mais des cibles mouvantes sur un stand de tir.
La valse hypocrite des responsabilités
Le scénario est rodé, presque ennuyeux de prévisibilité. À peine la fumée dissipée au-dessus du camp de la FISNUA, le gouvernement de Port-Soudan pointait un doigt accusateur vers les Forces de soutien rapide (FSR). Ces derniers, fidèles à leur habitude, nient en bloc.
J’ai lu des dizaines de communiqués similaires ces derniers mois : c’est toujours la faute de l’autre, jamais celle de la gâchette.
Le fait que cette base se trouve à 200 kilomètres de son mandat principal, Abyei, rend la situation encore plus absurde. Pourquoi frapper là ? Parce qu’ils le peuvent. C’est un message.
L’armée publie des vidéos de colonnes de fumée sur Facebook comme on posterait des photos de vacances, cherchant à marquer des points médiatiques sur le dos de six cadavres. C’est macabre. Le Premier ministre Kamil Idris réclame « des mesures fermes ». Une blague sinistre quand on sait que son propre pouvoir ne tient qu’à un fil.
Assiégés et affamés : le huis clos de Kadougli
Il faut comprendre le décor. Le Kordofan-Sud n’est pas juste une zone de guerre, c’est une nasse. Kadougli est encerclée depuis un an et demi. Dix-huit mois d’étouffement lent. Début novembre, l’ONU y a officiellement déclaré l’état de famine.
Ironie du sort, ceux venus apporter de l’aide se retrouvent eux-mêmes à devoir être « pris en charge », selon les mots froids du ministère bangladais des Affaires étrangères.
Je trouve particulièrement glaçant que Muhammad Yunus, figure mondiale de la microfinance et actuel dirigeant intérimaire du Bangladesh, doive gérer le rapatriement de sacs mortuaires au lieu de programmes de développement.
Les paramilitaires tiennent le Darfour, l’armée s’accroche au centre, et au milieu, le Kordofan sert de terrain vague pour tester l’efficacité des drones tueurs.
L’indignation de papier
Antonio Guterres a sorti ses grands mots : « crime de guerre », « horrible », « injustifiable ». Jean-Pierre Lacroix s’est dit « choqué ». Sans vouloir manquer de respect à l’institution, ces déclarations me font l’effet d’un pansement sur une jambe de bois.
Pensez-vous vraiment que le général Burhane ou le général « Hemedti » tremblent en lisant un communiqué de presse rédigé à New York ?
Le droit international, sur le terrain poussiéreux du Sahel, est une fiction. Les belligérants savent qu’il n’y aura aucune conséquence réelle. Pas d’intervention, pas de tribunal, juste d’autres réunions climatisées.
Les soldats de la paix sont censés imposer le calme, mais comment imposer quoi que ce soit quand on n’a même pas le droit de tirer pour se défendre efficacement face à un drone kamikaze ? Ils sont devenus des spectateurs impuissants de leur propre massacre.
Le prix du silence
Le sang séché à Kadougli est un avertissement brutal. Si la communauté internationale continue de traiter le conflit soudanais comme une note de bas de page, il n’y aura bientôt plus de « maintien » de la paix, car il n’y aura plus ni paix, ni mainteneurs.
Le Bangladesh a payé le prix fort cette semaine. Mais combien d’autres soldats devront revenir entre quatre planches avant que nous n’admettions que cette mission est devenue impossible ?
Regardez la carte du Soudan ce soir et demandez-vous : qui sera le prochain sur la liste ?
