Syrie : Quand la révolution devient un cauchemar silencieux

Un type me racontait hier avoir pleuré de joie le 8 décembre 2024 en apprenant la chute d’Assad. Ce type, c’est mon traducteur syrien.
Un an après, il pleure toujours. Mais plus pour les mêmes raisons.

Damas s’est débarrassée d’un dictateur. Mais elle en a récupéré d’autres, moins visibles, tout aussi impitoyables. J’ai suivi ce dossier depuis le début de la soi-disant transition. Et ce que je constate aujourd’hui dépasse mes pires pronostics. 16,7 millions de Syriens – soit 75% de la population – ont besoin d’une aide d’urgence. Personne ne hurle. Personne ne manifeste. L’Occident regarde ailleurs.

Le nouveau maître s’appelle Ahmad al-Charaa. Costume sur mesure, discours rodé sur « l’État de droit ». Mais sous le vernis, c’est toujours Abou Mohammed al-Joulani – ex-chef d’un groupe djihadiste qui a fait sauter des bus et décapité des opposants. Les Américains ont levé la prime de 10 millions de dollars sur sa tête en novembre dernier. La diplomatie, quoi.

Une économie à genoux

Les chiffres vous coupent le souffle. 90% des Syriens sous le seuil de pauvreté en 2024. 12,9 millions de personnes en insécurité alimentaire. Le pays se classe désormais quatrième au monde pour la faim. Quatrième.

La livre syrienne a chuté de 2 500 à 13 000 pour un dollar en un an. Une hyperinflation qui pulvérise les économies, les retraites, les espoirs. Le PIB par habitant ? 421 dollars annuels. En 2011, c’était 2 900 dollars.

Les réserves de la Banque centrale sont vides. Les infrastructures détruites. L’électricité fonctionne trois heures par jour dans les meilleurs cas. Les hôpitaux manquent de tout – gaze, anesthésie, personnel. 50 à 70% des médecins ont fui le pays depuis 2011.

Et le plan de réponse humanitaire pour 2025 ? 3,2 milliards de dollars nécessaires. Seuls 12% ont été débloqués. Douze pourcents. Les États-Unis ont gelé 377,7 millions de dollars d’aide. L’Europe regarde ses comptes.

Les massacres qu’on ne voit pas

J’ai été choqué d’apprendre qu’en juillet et août 2025, deux vagues d’exactions massives ont frappé les communautés druzes et alaouites. Des centaines de morts civils. Des femmes, des enfants. Bassam Alahmad, co-directeur de Syrians for Truth and Justice, a qualifié cette année de « catastrophe pour les minorités ».

Ces tueries ne sont pas des bavures. Ce sont des messages politiques. Le nouveau pouvoir veut museler les oppositions avant qu’elles ne s’organisent. 175 000 personnes déplacées rien qu’à Soueïda après les combats de juillet.

Depuis décembre 2024, au moins 909 personnes ont été tuées ou blessées par des munitions non explosées. 400 morts – majoritairement femmes et enfants. Le choléra se propage dans les camps de Lattaquié et Alep. Plus de 1 444 cas suspects recensés.

La moitié des maternités du nord-ouest ont fermé faute de financements depuis septembre 2024. Les femmes accouchent dans des tentes, sur des matelas sales, sans anesthésie.

Le grand retour… dans les ruines

Plus d’un million de déplacés internes sont rentrés chez eux. Plus de 641 000 réfugiés sont revenus des pays voisins. Une belle histoire de réconciliation nationale ? Non. Une catastrophe humanitaire en devenir.

Ils retrouvent des maisons rasées. Des champs minés. Pas d’eau courante, pas d’électricité, pas de travail. Certains ont perdu jusqu’à quatre membres de leur famille dans l’explosion d’une mine en rentrant cultiver leur terre.

Plusieurs pays européens ont gelé les demandes d’asile des Syriens. L’Autriche, la Belgique, la France, l’Allemagne. Certains envisagent des expulsions. Comme si tout était réglé. Comme si la Syrie était redevenue un havre de paix.

La Turquie, qui héberge 2,9 millions de réfugiés syriens, a expulsé des milliers de personnes vers le nord du pays en 2024. Vers des zones contrôlées par des milices. Vers l’anarchie.

La guerre continue

L’Armée nationale syrienne (ANS), soutenue par Ankara, a lancé une offensive contre les Forces démocratiques syriennes kurdes fin 2024. Plus de 100 000 personnes – majoritairement kurdes – ont fui vers le nord-est.

Israël continue de bombarder le territoire syrien presque chaque semaine. Des frappes contre des dépôts d’armes, contre des milices, contre des infrastructures. Bilan : des centaines de morts. Et un silence assourdissant des chancelleries occidentales.

Daesh se reconstruit. Lentement, sûrement. Les États-Unis ont doublé leurs effectifs militaires sur place, passant de 900 à 2 000 soldats. Washington sait ce qui se prépare.

Les femmes, grandes perdantes

Nidal Jojak et Hanan Halima, militantes syriennes, déplorent le recul du rôle des femmes. Sous Assad – aussi horrible que cela puisse paraître – elles occupaient davantage de fonctions publiques. Les disparitions forcées touchaient surtout les hommes. Elles prenaient le relais.

Aujourd’hui ? Elles sont mises à l’écart. Les postes de ministres, de gouverneurs, de chefs de sécurité ? Tous aux hommes. Tous aux fidèles du président. La résolution 2254 du Conseil de sécurité insiste sur leur participation aux débats. Personne ne l’applique.

Une dette invisible et colossale

Officiellement, la dette publique représente 25% du PIB. Officiellement. Car cette estimation exclut les dettes contractées auprès de la Russie et de l’Iran. Des milliards. Peut-être des dizaines de milliards.

Entre 2011 et 2016, les destructions causées par la guerre équivalaient à quatre fois le PIB de 2010. Quatre fois. Personne ne parle non plus de l’exportation massive de Captagon sous Assad – une manne de plusieurs milliards de dollars par an. Comment le nouveau pouvoir compte-t-il compenser cette perte ?

Le dernier budget de l’État en 2023 s’élevait à 5,3 milliards de dollars. Pour un pays en ruines. Pour reconstruire les hôpitaux, les écoles, les routes, les ponts, les usines d’eau. Ridicule.

L’illusion de la transition

La Commission internationale d’enquête des Nations Unies a félicité Damas pour quelques mesures prises en mai 2025. Création de deux commissions nationales – une pour la justice transitionnelle, une autre pour les disparus.

Mais elle s’inquiète sérieusement des violences post-transition. Des déplacements de population. De la polarisation du pays. Joseph Daher, politologue syro-suisse, est catégorique : ces élections organisées en octobre 2024 ne servent qu’à légitimer le nouveau pouvoir. Rien d’autre.

La transition devait se terminer en mars 2025. Nous sommes en décembre. Aucune constitution définitive. Aucun processus inclusif. Les postes clés – défense, affaires étrangères, renseignement – sont entre les mains d’alliés du président.


Alors voilà la question que je me pose : comment peut-on encore croire qu’un groupe issu du djihadisme radical, qui a semé la terreur pendant des années, va spontanément construire une démocratie ? Et surtout, combien de temps encore l’Occident va-t-il fermer les yeux sur cette catastrophe humanitaire silencieuse, pendant que 16,7 millions de Syriens survivent sans eau potable, sans électricité, sans espoir ?

 

One thought on “Syrie : Quand la révolution devient un cauchemar silencieux

  1. L’histoire se répète, après Libye et Irak. Un pays relativement éduqué prospère sous une dictature brutale devient un pays ruiné et affamé, déchiré par des milices sanguinaires et des terroristes islamistes, à la suite d’une révolution prétendument démocratique encouragée et applaudie par l’Occident. Mission accomplie.

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